Installation in situ, Mont Pinacle, Californie, 1999.

 

 

 

 


Notre-Dame-de-Grâce, 7 février 2000

Ma chère Wanda,

Je suis très emballée par ce projet d'écriture sur les roches nomades. En plus de déplacer des roches, ce sont nos réflexions qui voyageront. Je me sens comme le petit Poucet marquant son chemin. Par ce projet je marque mes errances sur la planète. En est-il la même chose pour toi ?

J'aimerais te parler de ma dernière installation faite en Californie dans le magnifique parc national du Mont Pinacle. Ça se trouve un peu au sud de San José dans un coin perdu ou on ne rencontre que des ranchs et des vaches. Mais avant, un mot sur le périple de ces cinq roches ramassées sur les rives du Lac Nominingue à l'été 1998. Ce sont de belles roches rondes que j'ai rougies avec un lavis fait à partir du pigment de la rivière Rouge. Je les ai partiellement recouvertes de papier de paille de lin également rougi par le pigment. J'y ai inscris à l'encre de chine :

Je découvre une roche ronde, probablement du granit poli par le glacier et arrondi par le mouvement de l'eau de la rivière au cours des siècles qui ont suivis. D'où vient cette roche ?

D'où viennent ces roches ?
Le glacier les a laissées dans notre région précambrienne mais elles formaient probablement une montagne. Une montagne située beaucoup plus au nord. Il les aura sans doute emportées avec lui. Elles auront roulé, roulé et encore roulé sous le poids de son épaisse glace.
Plus près de nous, sans doute il y a un siècle ou deux, un torrent les fera encore descendre plus au sud quelque part entre le lac Saguay et le Petit lac Nominingue. Finalement l'eau du lac les charriera avec ses glaces jusqu'à ce qu'elles se ramassent sur la plage à l'embouchure de la rivière Nominingue et du début du grand lac. C'est une version possible, qui sait vraiment ?

Cependant, je peux te raconter avec certitude la suite de leur périple. Je les ramasse et les range dans mon atelier du rang Laliberté pour une période d'un an. Je leur fais subir quelques petites transformations, puis les installent sur un lit de papier ragtime. Elles se prélasseront comme ça durant tout l'été 1999 sur le plancher de la gare de L'Annonciation. En septembre je les emballe et les amène avec moi en Caroline du nord espérant leur trouver un endroit approprié. Je découvre bel et bien de beaux endroits avec du sable très rouge, mais manque de pot il pleut à torrent et je ne peux réaliser mon projet d'installation. De retour à Montréal, elles débutent un autre séjour entassées dans la garde-robe de l'appartement de Westmount. En novembre 1999, je m'envole pour la Californie. Les roches sont encore du voyage et cette fois je suis bien déterminée à les laisser quelque part. La deuxième semaine de mon séjour, je découvre cet endroit à mi-chemin du sentier qui mène au sommet du mont Pinacle. A flanc de montagne il y a un superbe arbre rouge sang, un manzanilla. Ses feuilles sont vertes et roses. Je les dépose tout près, sur un gros rocher recouvert de lichen vert tendre. Elles ressemblent à un serpent qui se prélasse au soleil.
Je les laisse comme ça et je continue mon ascension avec un sac à dos plus léger prête à ramener d'autres roches.

J'aime
ces instants précieux

je pars avec
les roches
sachant
que
je vais les laisser
très loin de
leur
lieu de cueillette.
Ce
sont des
moments privilégiés
de
ma vie.
Je me sens
en
retrait du
monde,
quelque part
dans une dimension

le lieu
prend toute
la place
et où
les roches
sont plus que
des roches
mais
une énergie
qui vient
à la fois du
passé
et du
futur.
Dans
une dimension

le présent palpite
entre
mes mains
cherchant
l'endroit approprié.

Tous les lieux où j'ai fait ces installations sont gravés dans ma mémoire.
Je peux encore ressentir l'esprit qui s'en dégageait,
je peux encore ressentir la douceur du soleil sur ma peau,
je peux encore entendre les bruits et y en respirer les parfums.
C'est comme si j'en avais capturé une parcelle et l'avais à jamais fixée dans mon cœur.

C'est tellement grisant comme expérience que je veux de continuellement recommencer.

Il y aussi la seconde étape du projet dont je t'ai parlé qui consiste à faire des installations en sol québécois avec des roches ramenées lors de nos voyages.

Personnellement, j'ai encore de la difficulté à débuter cette étape car je n'arrive pas à me défaire des roches. Elles sont trop belles et tellement lourdes de sens. Par elles, je possède une parcelle de leurs lieux d'origine.

C'est fou de s'attacher comme ça à des roches. Mais que veux-tu, le projet en soi est déjà un projet fou.

Je vais attendre avec impatience l'histoire de ton installation dans la Zone du silence. C'est un endroit où je rêve d'aller y déposer aussi quelques roches.

A bientôt !